"La nuit espagnole" est une exposition créée à Madrid par le Museo Reina Sofia, et aujourd'hui proposée à Paris, dans le cadre de la "Saison culturelle Européenne" en France. L'exposition s'accompagne d'une programmation de performances en danse contemporaine inspirée des danses espagnoles ou des avant-gardes (voir compte rendu ici) et d'une exposition annexe de costumes de Christian Lacroix inspirés par l'Espagne et présentée du 5 au 31 août.
Si l'on s'attend à une thématique du flamenco vu par l'art au tournant du 19è au 20è siècle, on risque d'être surpris par certaines œuvres. En effet l'exposition d'origine, qui comportait près de trois fois plus d'œuvres et documents (au nombre de 143 pour cette exposition), cherchait à aborder tous les aspects de cette nuit espagnole qui fait fantasmer l'Europe. La nuit des bars à la "Lilas Pastia" de Carmen, où passions, excès, musique, boissons, prostitution se mêlent dans les nuages de fumée de cigares, cigares dont les bagues sont ornées des parures de gitanes qui devaient les fabriquer le jour, à demi nues... Des lieux de bohème... et de bohémiennes.
Et l'art Flamenco ? Juste un folklore derrière le bar ? Une parure exotique pour peintres orientalistes ne poussant pas jusqu'au Maroc ? Une espagnolade ?
Le choix de n'aborder que le flamenco et la figure de la danseuse permet à l'exposition de Paris de recentrer son propos, et de rendre plus clairs les enjeux complexes de cette période : la constitution d'un art régional en symbole national, l'usage fait de son image ; les questionnements liés au passage d'art populaire à art savant, du bouge aux grandes scènes internationales, avec les utopies que cela soulève.
L'exposition se tient sur deux niveaux, le premier pour les œuvres d'art elles-mêmes, celui du bas, plus documentaire, pour les figures emblématiques du spectacle: ballets russes, la Argentina, et Vicente Escudero.
Des films d'époque illustrent avec bonheur le propos : du folklore vu par Edison ou les frères Lumière à la mise en scène maîtrisée de Vicente Escudero, 70 ans se sont effectivement écoulés. Pour le meilleur de l'art !
Je débute brièvement mes commentaires par la fin, soit l'étage inférieur, bien que le nombre et la qualité des documents méritent que l'on s'y attarde. Trois compagnies s'y trouvent donc. L'une, internationale, s'est inspirée de l'Espagne. Les deux autres, à contrario, figures majeures du flamenco se sont appuyées sur l'exemple des grands ballets pour monter des tournées internationales, et travailler à une danse loin de tout folklorisme.
Ainsi Escudero s'inspira des avant-gardes, théorisa la danse et réalisa des essais novateurs (danser avec ses bras, ce qui ne se faisait pas pour les hommes, danser dans le silence, ou sur des bruits de moteur). Il apparaît ici fort soucieux de son image (nombreuses représentations) mais on appréciera les témoignages (filmiques notamment) qui lui gardent toute son actualité et font qu'il inspire encore nombre de bailaores.
Au rez-de-chaussée, le parcours est principalement chronologique. On commence en 1865, alors que Manet voyage en Espagne (sa toile en ouverture d'exposition est antérieure) et que Silverio Franconetti établit les bases du chant flamenco. On termine en 1936, juste avant la guerre d'Espagne.
Thème oblige, le début du parcours est nocturne, voire noir. On y retrouve des références au Siècle d'or. En effet, en France, la galerie espagnole du Louvre a été inaugurée peu avant, et, au goût romantique déjà bien présent pour l'exotisme ibérique, se mêlent les références à Zurbaran, Goya ou Velasquez.
L'époque des cafés cantantes met en avant des peintres à la pâte sombre, dense, et aux compositions serrées. C'est l'occasion d'aborder l'œuvre des espagnols Mézquita, Solana, Camarasa ou Villegas, peu connus chez nous, à tort.
Sombre aussi le tableau de Sargent, mais léger, ses danseuses comme des étoiles supplémentaires dans la nuit noire...
Plus surprenante est la présence des Belges : Ensor et Van Rysselberghe, visiblement fort inspirés par leur ami peintre Dario de Regoyos (lequel signa avec Verhaeren le livre "Espagña negra").
Dans cette noirceur, se trouvent pourtant les ors et les rouges des parures, trop lourdement détaillées. Aussi deux publicités, presque incongrues si ce n'est la notoriété de leurs peintres. Elles se laissent ignorer ou appellent à une plus large, riche et joyeuse collection de paquets de gitanes et autres popularisations du sujet...
Puis viennent la modernité, la couleur et le mouvement. Se font ici face les toiles d'Iturrino, inspirées tantôt de Nabis ("intérieur sévillan"), tantôt de Matisse ("tablao flamenco"), et les belles études de Sorolla (qui fait l'affiche) au geste vif, et aux couleurs pures. Un Van Dongen, un peu perdu à côté, nous illumine de ses teintes fauves et pourtant sereines.
Une salle est consacrée à la guitare, et en particulier à Ramon Montoya, lequel fut à la fin des années 10 le premier guitariste à enregistrer comme soliste. On le voit représenté de diverses manières. Sa guitare est exposée.
Autour, des œuvres de cubistes, Picasso en tête, mêlent des guitares à leurs compositions. L'instrument de tous les chants populaires présente des formes douces. Même s'il n'est pas pensé particulièrement flamenco, il ne dénote jamais sur un tableau, placé entre un verre à vin et un bout de journal.
Suit un passage plus abscons autour de Man Ray, probablement parce que l'on a redécouvert une version musicale, flamenca, du film "L'étoile de mer". Quelques photos évoquent plus le french cancan que le baile. Mais l'esprit de la nuit interlope est bien là.
Après le cubisme et Man Ray vient ensuite la salle dite véritablement des avant-gardes, avec effusions de couleurs et explosions du sujet. Le rythme devient un thème en soi, le sujet en mouvement est éclaté ou géométrisé. On notera l'unique tableau faisant référence au chant : "le chanteur flamenco" de Sonia Delaunay. Le thème se dilue, on perd tout aspect social, on n'est plus dans la nuit, et ne reste que la figure emblème : un éventail, un accroche-cœur ou une chaussure (Mirò) ... ou plus rien ("le gitan" de Robert Delaunay, nu dans la lumière).
Comment repartir, retrouver le sujet : le constat des dernières salles est un brin amer ; "espagnolades contre éternité" interroge le cartel. Un retour vers les bases populaires de l'art est amorcé par les intellectuels eux-mêmes ("La génération de 27" s'intéresse aux fêtes populaires et Lorca lance son fameux Concours de Cante Jondo de Grenade qu'il interdit aux professionnels). Par ailleurs, l'image du flamenco a tellement été traitée par la publicité et le cinéma que certains commencent à représenter... la représentation.
Une série par Ragel de squelettes danseurs de flamenco, m'évoquent des caprices de Goya ("Antes y despues el tratamiento" ) autant que les Vanités du XVIIè auxquelles elles se réfèrent et une certaine forme d'expressionnisme. En parallèle des croquis quasi automatiques de Lorca sont tout aussi noirs ("merde" "tombe" "danse macabre"...) et prémonitoires.
L'étage se clos sur le grand tableau de Romero de Torres "Cante Hondo" (que l'on peut en général voir à Cordoue) représentant un assassinat et une tombe. Sur l'écran à côté danse, en pantalon, la fabuleuse Carmen Amaya. Si c'est une invitation à choisir, c'est elle que je suis...
Le XXè siècle n'a cessé de se demander s'il était possible de concilier art savant et art populaire. Le flamenco, qui selon Igor Stravinky est "le plus élitiste de tous les arts populaires", est, à n'en pas douter, le meilleur exemple de cette aspiration. Il y arrive parfois, comme art à part entière. Mais cela ne fait pas de lui un sujet qui puisse, seul, créer ce lien pour les artistes comme peintre et sculpteurs. Finalement de la fréquentation entre peintres et flamencos, c'est le flamenco qui sort enrichi. Et l'on en vient à se demander si, au cas où cette intégration de l'art international par le flamenco n'avait pas eu lieu, il ne serait pas resté un folklore délaissé, une mode datée, comme le furent french cancan ou nombre de chants populaires. À l'inverse, la réciproque n'est pas assurée, tant il est doutable que les peintres aient été enrichis de ce contact.
En conclusion, on regrette la quasi-absence du cante. Tout comme la non évocation de l'influence du flamenco sur la musique internationale (des espagnolades aux recherches de De Falla, notamment), mais ce sont là les limites d'un exercice qui consiste à isoler une thématique au sein d'une exposition plus large. La limite aussi qui consiste à montrer l'influence de l'Espagne ...vue d'Espagne. L'art populaire, bien que représenté, est finalement peu présent, et les œuvres "savantes" sont pour beaucoup de faible envergure. On note un vrai souci didactique pour les adultes, mais un parcours jeune public un peu léger.
La ballade, un peu courte à mon goût, reste plaisante et enrichissante et ne manque pas de poser moult questionnements. C'est un évènement qu'un aficionado parisien ou d'ailleurs se doit de ne pas manquer.
Remerciements à l'équipe du Petit Palais et à Gaelle Rio pour la visite commentée dont nous avons bénéficié.