Culture 

CURRO ET CARLOS PIÑANA

La voix s'élève, le chant profond, puissant et doux, envahit l'espace, s'infiltre partout, penètre la peau, émeut l'auditeur et prend possession de ses sens, jusqu’au vertige. Au-delà du cri, au-delà de toute démonstration de force ou de virtuosité, le chant de Curro Piñana pose d’emblée la question de la transcendance du flamenco. Si avec le grand El Chocolate, le tragique, la douleur, la blessure étaient portés au summum de leur expression, cet artiste exceptionnel sublimant, tel nul autre, une douleur, ancienne comme les origines de tout un peuple, avec Curro Piñana, le chant atteint une dimension mystique.

Ce n’est pas par hasard que Curro Piñana, né à Carthagène (Murcie, Espagne) en 1974 est ´ entré dans la musique et dans le flamenco. Il ne pouvait échapper à son destin qui lui réservait une trajectoire particulière. Un destin qui a fait de lui le dépositaire d’un art dont la filiation remonte au très grand Rojo el Alpargatero (1847-1907), père des cantes de las minas dont le fils, Antonio Grau fut au début des années cinquante le maître d’Antonio Piñana, le grand-père de Curro, considéré aujourd’hui comme la référence absolue des cantes de las minas. Il n’est pas inhabituel d’entendre le public de vieux connaisseurs de La Union, lors du fameux concours du Festival Internacional de Cante de las Minas, apprécier l’interprétation d’un jeune candidat en la comparant à celles de Piñana el abuelo (le grand-père Antonio) ou à celles d’el nieto (son petit-fi ls, Curro). D’ailleurs, à ce même concours, Curro rafla plusieurs fois les premiers prix : Premier Prix de Tarantas, en 1993, Premier Prix de Fandangos Mineros en 1996, et Premier Prix de Cartageneras et Mineras et Prix spécial Lampara Minera en 1998. Ce jeune artiste maîtrise parfaitement les règles du chant qu'il interprète en laissant sa forte personnalité artistique s'exprimer, inscrivant ainsi la marque de son style, élégant et déchirant à la fois. Cet amoureux de la littérature croit fermement à la l'importance de l'apport de la poésie au cante flamenco. Il a ainsi travaillé à l'adaptation des poèmes du grand mystique Ibn Arabi (Murcie 1165 - Damas 1240) en coplas et enregistré un CD intitulé "De lo humano y lo divino". Dans son autre CD, "De la vigilia al alba", Curro Piñana développe différents styles avec une profusion de tonalités, où sa voix, riche de nuances, brille avec audace et maîtrise.

Au sein du flamenco, les cantes de las minas sont l’appellation générique donnée à la taranta, au taranto, la minera, la cartagenera, la murciana et la levantica. Avec la malagueña et la granaina, les cantes de las minas forment un ensemble plus important appelé Cantes de Levante ou chants du Levant, en référence au Sud-Est de la péninsule ibérique, c’est-à-dire les provinces actuelles d’Almeria et de Murcia. Tous ces chants sont, de par leur structure, proches du fandango andalou, considéré par nombre de théoriciens comme une des formes les plus anciennes ou primitives du flamenco. Leur appellation vient du fait qu’ils sont en relation avec l’activité minière. Ces chants, qui ont évolué parallèlement à l'histoire économique et sociale du Sud-Est espagnol, sont l'expression de la souffrance et de la vie tragique des mineurs qui les emportaient dans leurs bagages partout où ils allaient chercher du travail, dans les mines d'Almeria, de Linares ou de Cartagena-La Union. Cette fièvre minière ainsi que le rêve d'un enrichissement rapide et facile arrivèrent à Cartagena-La Union vers 1840 et s'y maintinrent pendant quelques décennies. En même temps que la région de la Union se remplissait de mineurs, des tavernes, auberges, et cafés de cante ont été ouverts à foison : dans la seule rue principale de la petite ville de La Union, il n'y avait pas moins de 16 cafés cantantes dont certains restaient ouverts de jour comme de nuit, et où l'on consommait plus de cognac que dans n'importe quel autre coin de l'Espagne. Dans ces établissements, les mineurs de Murcia et d'Almeria rencontraient des charretiers, muletiers, marchands, maquignons et autres amateurs de chant qui transportaient, au rythme de leurs pérégrinations, de province en province, les différents styles de chant.

Il semble que c'est vers 1868 que de nouveaux chants comme la cartagenera commencèrent à prendre forme. La pionnière en aurait été une certaine Gabriela, une femme enveloppée de mystère. Petite, brune, belle, toujours vêtue de noir, elle disparut sans laisser de traces en 1885. Mais c'est Rojo el Alpargatero qui est considéré comme le patriarche de ce chant particulier. Originaire d'Alicante, il s'installe à La Unión puis à Carthagène où il ouvre une auberge dans laquelle se réunissent les meilleurs chanteurs de la région. Lui-même chanteur, il imprime ses nuances stylistiques aux cantes de las minas. Son fils né en 1885 s'imprègne de l'art de son père et le transmet à Antonio Piñana.

La guitare ne se contente pas d'accompagner la voix ou de la soutenir discrètement, de marquer la cadence . Elle est l'interlocuteur de la voix.

Carlos Piñana, comme son frère Curro, a été immergé dès son enfance dans une ambiance de flamenco, son premier maître fut son père Antonio. Ce musicien de flamenco à la virtuosité et à la délicatesse expressive surprenantes possède « un sens très marqué des structures rythmiques pour la composition ». Dans les cantes mineros, les dialogues intimes entre la voix et la guitare sont de purs moments de grâce.

Les saetas sont des chants sur la Passion du Christ, interprétés dans toute l’Andalousie lors de la Semaine Sainte. Ils peuvent être construits sur le schéma principal des seguiriya, martinete, debla et carcelera, auquel on peut rajouter une ou plusieurs mélodies, celles-ci n’altérant pas le schéma principal. Les origines des saetas remonteraient aux stances chantées ou récitées par les Pères Franciscains aux XVIe et XVIIe siècles. Ces vers incitaient les pécheurs à la repentance. Il ne faut pas oublier que nous sommes en Andalousie, et les saetas auraient subi deux autres influences non négligeables : une influence arabe, celle de l'appel à la prière des muezzin et une influence juive, celle des psalmodies dans les synagogues.

Des cantes mineros aux saetas, le passage semble évident pour Curro Piñana, ce jeune artiste doté d'une voix exceptionnelle, une voix qui s'empare de la mélodie et qui la fait onduler en un mouvement sinueux, sans brusquerie aucune lui faisant parcourir toutes les graduations de l'échelle musicale. Son chant, mélismatique, est tout en pureté, sobriété, une arabesque envoûtante qui touche l’essence de l’être.

Arwad Esber